Guerre numérique : la Russie face à une révolution militaire totale

A Ukrainian soldier with the Kraken 1654 unit watches a Vampire drone fly overhead during a demonstration for The Associated Press, Wednesday, Nov. 5, 2025, in Kharkiv Oblast, Ukraine. (AP Photo/Julia Demaree Nikhinson)/JDN103/25315384959309//2511111522

En Ukraine, un basculement stratégique majeur bouleverse les certitudes du Kremlin. Deux figures centrales de la pensée militaire russe alertent : une nouvelle ère s’ouvre, dominée par les drones, la transparence numérique et la puissance de calcul. Pour Moscou, il y a urgence à revoir toute sa doctrine.

Par Guillaume Lancereau — Réécriture optimisée par Congovirtuel Consulting Group


Une analyse publiée le 29 octobre dans la revue Russia in Global Affairs a fait l’effet d’un avertissement stratégique. Sous le titre « La guerre numérique : une nouvelle réalité à laquelle la Russie doit s’adapter de toute urgence », deux voix influentes – l’ex-chef d’état-major Iouri Balouevski et l’analyste militaire Rouslan Poukhov – décrivent un bouleversement profond : l’entrée irréversible dans l’ère de la guerre numérique (tsifrovaya voïna).

Cette étude ne se limite pas au constat : elle appelle à une refonte radicale de la doctrine militaire russe pour éviter que Moscou ne perde du terrain dans la nouvelle compétition mondiale autour des technologies militaires.


Une armée russe contrainte d’évoluer

Depuis 2022, la Russie a dû faire face à une surprise tactique : l’usage massif des drones par l’Ukraine, qui a d’abord désorganisé son dispositif avant de provoquer l’émergence de solutions russes improvisées mais efficaces. L’unité Rubikon, née fin 2024, symbolise cette adaptation : frappes précises, innovations locales, intégration accélérée des technologies.

Mais ce que montrent Balouevski et Poukhov, c’est que cette transformation n’est pas cosmétique. Elle remet en cause les fondements même de la pensée militaire russe, encore largement héritée de l’ère mécanisée soviétique.


La révolution de la transparence numérique

La guerre en Ukraine a montré que le « brouillard de la guerre » appartient désormais au passé.

Grâce aux drones, aux systèmes satellitaires et à des réseaux de transmission comme Starlink, le champ de bataille moderne devient quasi-transparent :

  • chaque mouvement est détecté,
  • chaque regroupement de troupes est ciblé,
  • chaque position est vulnérable.

Pour la première fois dans l’histoire, un réseau public – Internet – est devenu un instrument opérationnel central, permettant une coordination instantanée entre soldats, drones, commandement et systèmes de tir.

Ce environnement unifié terre-air-espace annihile les lignes qui séparaient autrefois le tactique, l’opérationnel et le stratégique. La discrétion, jadis clé de la manœuvre militaire, s’effondre.


La fin des armes reines : chars et artillerie en crise

L’une des conclusions les plus radicales du rapport :
la fin de la domination du char de combat et de l’artillerie lourde.

Les chars :

  • deviennent des cibles faciles,
  • sont trop coûteux par rapport à leur efficacité réelle,
  • imposent une logistique lourde impossible à protéger dans un espace saturé de drones.

Les tentatives de modernisation – blindages actifs, mini-drones embarqués – n’ont pas inversé l’équation : le coût d’un char approche celui d’un avion d’interception, sans offrir les mêmes performances.

L’artillerie n’est pas épargnée. Dans un champ de bataille transparent, où les drones détectent les pièces avant même qu’elles ne tirent, les canons deviennent vulnérables et coûteux. Le rapport souligne qu’un essaim de drones peut désormais remplacer une batterie d’artillerie entière pour un coût très inférieur.


L’explosion des pertes dues aux drones

Les chiffres sont édifiants :
en 2025, plus de 70 % des pertes russes proviennent directement des drones, selon les statistiques internes citées par les auteurs.

Chaque mois, Russes et Ukrainiens achètent ou assemblent des centaines de milliers de drones FPV, un volume supérieur à la production de munitions classiques.

Ces drones :

  • traquent chaque soldat visible,
  • frappent les véhicules à plusieurs dizaines de kilomètres,
  • isolent les unités,
  • détruisent batteries, dépôts, convois et centres de commandement.

Demain, préviennent les auteurs, ces essaims deviendront semi-autonomes, voire totalement indépendants du contrôle humain.


La fin des grandes divisions, l’ère des micro-unités

Le rapport identifie trois ruptures majeures qui obligeront la Russie à revoir entièrement sa structure militaire :

  1. Dispersion extrême : les unités devront être réduites à des groupes de 2 à 4 soldats pour éviter la détection.
  2. Élargissement total des zones de destruction : impossible de masser des forces, même dans sa propre profondeur stratégique.
  3. Effondrement de la logistique traditionnelle : le moindre camion devient une cible prioritaire.

C’est la fin des « grandes armées » telles qu’on les connaissait. Place à des forces modulaires, agiles, interconnectées, capables d’opérer sous saturation numérique.


Vers une armée robotisée et intégrée

Selon les auteurs, l’armée russe devra devenir :

  • multifonctionnelle,
  • hautement intégrée,
  • axée sur la supériorité dronique,
  • dotée de véhicules moyens (30–40 tonnes) plus simples, plus nombreux et consommables,
  • soutenue par une logistique capable d’opérer sous attaques constantes.

Les drones terrestres, les robots d’assaut et les munitions rôdeuses seront chargés des missions les plus dangereuses, réduisant l’exposition humaine.


Le cœur du problème : la puissance de calcul

C’est ici que l’avertissement devient stratégique.

Pour Balouevski et Poukhov, le facteur décisif de la puissance militaire du XXIᵉ siècle n’est plus :

  • ni la taille du territoire,
  • ni les ressources naturelles,
  • ni le nombre de soldats.

Le pivot central sera la puissance de calcul.

Car sans puissance de calcul, impossible de :

  • coordonner les drones,
  • exploiter les données massives,
  • gérer l’IA militaire,
  • analyser en temps réel les champs de bataille,
  • automatiser la défense anti-missile,
  • rivaliser avec les systèmes occidentaux et chinois.

La Russie, préviennent-ils, accuse déjà un retard inquiétant, handicapée par :

  • l’absence d’un marché intérieur massif,
  • des capacités industrielles limitées,
  • des sanctions technologiques,
  • un manque de compétences numériques.

Sans un investissement massif et immédiat, Moscou risque de sortir durablement du cercle des puissances militaires avancées.


Conclusion : une doctrine à repenser de fond en comble

Cette analyse marque un tournant majeur dans la réflexion stratégique russe.
La « guerre numérique » ne se limite pas à l’usage des drones : elle redéfinit le rôle du soldat, la nature de la logistique, la structure des forces et la hiérarchie des technologies.

La question désormais est simple :
La Russie pourra-t-elle combler son retard technologique avant que la révolution numérique ne la dépasse définitivement ?

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