Face à une épidémie d’Ebola en Afrique, le gouvernement canadien a instauré des restrictions de voyage sévères qui bouleversent la vie de nombreux Montréalais originaires de la République démocratique du Congo (RDC). Entre projets familiaux annulés et carrières mises en péril, la communauté dénonce des mesures perçues comme discriminatoires.
Par Morgan Lowrie (La Presse Canadienne)
Mis à jour le 1er juin
Des conséquences humaines et financières lourdes
La nouvelle politique fédérale, qui suspend pour 90 jours divers documents d’immigration et de voyage pour les ressortissants de la RDC, du Soudan du Sud et de l’Ouganda, ne frappe pas que les voyageurs en transit. Elle touche directement des résidants canadiens ou des étudiants internationaux dont les liens avec ces pays sont parfois distants géographiquement ou temporellement.
* Études bloquées : Merdie Sanga, étudiante à l’UQAM, s’est vu refuser l’embarquement vers Montréal lors d’un retour de France, bien qu’elle n’ait pas mis les pieds en RDC depuis près d’un an.
* Projets de vie annulés : Le musicien Lionel Kizaba a dû renoncer à assister au mariage de son frère à Kinshasa. Citoyen canadien, il se voit imposer un isolement de 21 jours à son retour, une condition impossible à remplir compte tenu de ses contrats de concerts estivaux.
* Désespoir familial : Pour Karla Kinkela, une Montréalaise d’origine belge, c’est la visite prévue de sa mère congolaise qui tombe à l’eau, malgré un visa de visiteur obtenu après deux ans de démarches.
Une mesure critiquée pour son manque de nuance
Si les citoyens touchés comprennent l’importance de la santé publique, ils déplorent une approche « globale » qui manque de discernement.
*« Le virus, l’épidémie, n’est pas lié à la nationalité. Il faudrait voir les cas particuliers »*, soutient Merdie Sanga.
Cet avis est partagé par Christian Lehani, du groupe Réseau Mayele, qui qualifie ces mesures de « discriminatoires ». Selon lui, le gouvernement fédéral applique une approche brutale qui traite les pays africains comme une « entité indistincte », ignorant les réalités régionales et les distances réelles entre les foyers de l’épidémie et le reste du territoire, notamment Kinshasa.
Le bras de fer entre santé publique et diplomatie
L’Agence de la santé publique du Canada justifie ces mesures par la nécessité de protéger la population, en évoquant notamment les grands rassemblements sportifs internationaux à venir.
Toutefois, cette position se heurte à celle de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), qui ne recommande aucune restriction de voyage. Pour Tarik Jašarević, porte-parole de l’OMS, de telles décisions sont dictées par la « peur » et manquent de « fondement scientifique ».
Alors que le gouvernement fédéral invite les personnes estimant avoir été suspendues à tort à soumettre un dossier en ligne, la communauté congolaise exhorte Ottawa à faire preuve de plus d’humanité et à adopter une approche proportionnée, fondée sur des réalités concrètes plutôt que sur la pression internationale.
Le ministère fédéral de l’Immigration affirme que plus de 24 000 documents de voyage, dont 12 600 pour des résidants de la RDC, pourraient être visés par cette suspension temporaire.