Le débat sur la dette publique congolaise vient de changer de nature. Jusqu’ici, les critiques adressées à Nicolas Kazadi reposaient essentiellement sur une accusation de contradiction : comment l’ancien ministre des Finances peut-il aujourd’hui mettre en garde contre la dette commerciale alors que son ministère y avait lui-même recouru en 2023 pour achever le Centre financier de Kinshasa ?
Le communiqué publié le 9 septembre 2026 par la Direction générale de la dette publique (DGDP) oblige désormais à regarder ailleurs.
Car le véritable sujet soulevé par Nicolas Kazadi n’a jamais été l’interdiction de toute dette commerciale. Il porte sur la vitesse à laquelle la structure de la dette congolaise est en train de se transformer.
Au 30 juin 2026, la DGDP établit l’encours total de la dette publique à 18,55 milliards de dollars, contre 15,01 milliards fin décembre 2025. En six mois, l’augmentation atteint donc environ 3,54 milliards, soit près de 24 %.
Mais le chiffre le plus significatif concerne la composition du portefeuille. Hors arriérés, les financements non concessionnels représentent désormais 31,39 % des instruments de financement, répartis entre 21,83 % de titres publics domestiques, 8,57 % d’Eurobond et près de 1 % de créances commerciales extérieures.
À la mi-2024, sur une base comparable à partir des composantes alors publiées par la DGDP, cette part restait inférieure à 5 %.
C’est ce basculement que Nicolas Kazadi appelle à surveiller.
Personne ne prétend que la RDC serait aujourd’hui en situation de surendettement. La DGDP souligne elle-même que la valeur actualisée de la dette publique représente environ 10,5 % du PIB, largement en dessous du seuil prudentiel de référence.
Mais la soutenabilité ne se juge pas seulement à partir d’une photographie instantanée du ratio dette/PIB.
Elle dépend aussi de la structure de la dette, de son coût, de ses échéances, de sa maturité et de la capacité du Trésor à en supporter le service.
C’est pourquoi la polémique autour du Centre financier apparaît désormais secondaire.
Oui, Nicolas Kazadi a recouru à un financement commercial d’environ 157,5 millions de dollars. Il ne l’a jamais contesté.
Mais cette opération intervenait dans un portefeuille restant très largement dominé par les financements concessionnels. Surtout, elle accompagnait des projets déjà largement engagés. Le constructeur avait préfinancé une partie importante des travaux et des paiements correspondaient à des réalisations effectives.
Le Conseil des ministres du 5 mai 2023 avait d’ailleurs explicitement indiqué que ces financements n’enfreignaient pas les clauses du programme avec le FMI et n’affectaient pas la viabilité de la dette publique.
C’est également ce qui fragilise l’utilisation faite par AfricaNews d’une note de la DGDP demandant une analyse de conformité avec le programme FMI. Demander une vérification de conformité n’est pas établir une violation. C’est précisément le rôle normal d’une administration chargée de la dette.
La polémique sur les remboursements du Centre financier révèle une autre confusion.
Un prêt amortissable entraîne des remboursements réguliers du principal auxquels s’ajoutent les intérêts. Un Eurobond peut au contraire différer une grande partie du remboursement du capital jusqu’à des échéances plus lointaines.
Présenter les sorties de trésorerie d’un prêt amortissable comme son « coût » et les comparer aux seuls coupons d’un Eurobond revient donc à comparer deux choses différentes.
Mais, là encore, l’essentiel est ailleurs.
Le communiqué du 9 septembre reconnaît lui-même que la RDC reste classée à risque modéré de surendettement et que la soutenabilité future dépend notamment de la mobilisation des recettes, de l’affectation des ressources empruntées à des projets productifs et d’une gestion prudente des nouvelles émissions non concessionnelles.
C’est exactement la préoccupation formulée par Nicolas Kazadi.
La question n’est donc plus de savoir s’il avait lui-même contracté une dette commerciale en 2023.
La vraie question est celle-ci : comment une catégorie de financement encore marginale en 2024 en est-elle venue à représenter plus de 31 % des instruments de financement deux ans plus tard ?
La RDC dispose encore d’une marge d’endettement appréciable. C’est précisément pourquoi la vigilance doit intervenir maintenant.
Attendre que les ratios deviennent préoccupants pour commencer à parler de prudence reviendrait à confondre gestion de la dette et gestion de crise.
Sur ce point, les chiffres publiés par la DGDP sont désormais difficiles à contourner : le niveau reste soutenable, mais la structure change rapidement.
Aimé Binda