Après avoir accepté de coopérer avec Washington sur l’accueil de migrants expulsés des États-Unis, la RDC et le Rwanda se retrouvent désormais face à une nouvelle exigence occidentale : renforcer leur coopération migratoire avec la France pour endiguer les arrivées clandestines à Mayotte. Pour Kinshasa comme pour Kigali, la question est désormais délicate : jusqu’où peut-on dire non à Paris ?
La France vient de placer la République démocratique du Congo et le Rwanda parmi les sept pays africains avec lesquels elle entend renforcer sa coopération sur la question migratoire à Mayotte.
L’annonce faite le 26 août 2026 par le Premier ministre français Sébastien Lecornu prévoit la création d’un mécanisme de type « bonus-malus », qui pourrait lier une partie de l’aide française au développement aux efforts consentis par les pays concernés en matière migratoire. Sont également concernés le Burundi, la Tanzanie, les Comores, la Somalie et le Kenya.
Mais derrière cette annonce se profile une situation diplomatique particulièrement intéressante pour la RDC et le Rwanda.
De Washington à Paris, une même logique de coopération
Ces derniers mois, Kinshasa et Kigali ont accepté d’entrer dans des mécanismes de coopération avec les États-Unis concernant des migrants expulsés du territoire américain.
Le Rwanda avait annoncé en 2025 son accord pour accueillir jusqu’à 250 personnes expulsées des États-Unis. La RDC a, elle aussi, conclu un arrangement avec Washington et a commencé à recevoir des migrants expulsés dans le cadre de ce dispositif.
Ces décisions ont montré une chose : les deux pays sont désormais engagés dans une nouvelle forme de diplomatie migratoire avec les grandes puissances occidentales.
C’est précisément dans ce contexte que la proposition française prend une dimension particulière.
Paris ne demande pas officiellement à Kinshasa et à Kigali de devenir des centres d’accueil pour tous les migrants expulsés de Mayotte. Le mécanisme annoncé par Sébastien Lecornu vise plutôt leur coopération pour lutter contre les passeurs, faciliter les laissez-passer consulaires et permettre la reprise des étrangers en situation irrégulière lorsque ceux-ci sont leurs ressortissants.
Mais le principe est désormais posé : la coopération migratoire peut devenir un élément de la relation entre la France et ses partenaires africains.
Comment refuser après avoir accepté avec Washington ?
C’est là que se trouve le véritable dilemme pour Kinshasa et Kigali.
Après avoir accepté de coopérer avec les États-Unis sur des dossiers migratoires sensibles, comment la RDC ou le Rwanda pourraient-ils facilement fermer la porte à une demande similaire venant de la France ?
La question est d’autant plus sensible que Paris ne présente pas sa démarche comme une simple demande politique. La France envisage de l’intégrer à sa politique d’aide au développement.
Autrement dit, le message français est relativement clair : plus un pays coopère sur les questions migratoires, plus il pourrait bénéficier d’une relation favorable en matière d’aide au développement.
Le Premier ministre français assume d’ailleurs cette logique de « bonus-malus ». Le dispositif devrait être préparé pour une première mise en œuvre dès 2026 avant d’être renforcé en 2027.
La RDC particulièrement exposée
Pour Kinshasa, le dossier est encore plus sensible.
La RDC fait partie des pays dont les ressortissants arrivent à Mayotte, alors que le pays fait déjà face à d’importants déplacements de populations liés notamment aux crises sécuritaires et économiques.
Accepter de renforcer la coopération avec la France pourrait donc apparaître comme une démarche normale dans le cadre des relations bilatérales.
Mais refuser pourrait également avoir un coût diplomatique, notamment si Paris décide effectivement de lier certains mécanismes d’aide au niveau de coopération migratoire.
Kinshasa se retrouve ainsi face à un choix entre souveraineté, solidarité internationale et intérêts diplomatiques.
Et le Rwanda ?
Le cas du Rwanda est encore plus particulier.
Kigali entretient des relations étroites avec plusieurs puissances occidentales et a déjà démontré sa capacité à accepter des accords migratoires controversés. Son accord avec Washington sur l’accueil de migrants expulsés des États-Unis en constitue un exemple.
La France lui demande désormais de participer à un autre mécanisme, cette fois autour de Mayotte.
Le paradoxe est évident : la RDC et le Rwanda sont placés dans le même dispositif français alors qu’ils demeurent au cœur d’une profonde crise politique et sécuritaire dans la région des Grands Lacs.
Paris traite donc ici les deux pays comme des partenaires migratoires, indépendamment de leurs antagonismes régionaux.
Une proposition difficile à refuser ?
C’est probablement la question centrale.
Si la France demande à la RDC et au Rwanda de mieux coopérer dans l’identification et la reprise de leurs ressortissants présents irrégulièrement à Mayotte, Kinshasa et Kigali disposent évidemment du droit de négocier les modalités de cette coopération.
Mais la marge de manœuvre politique pourrait être étroite.
Comment refuser catégoriquement à Paris ce que l’on a déjà accepté de faire avec Washington ?
La réponse pourrait se trouver dans la négociation plutôt que dans le refus.
Kinshasa pourrait notamment exiger que toute coopération migratoire respecte ses capacités d’accueil, ses procédures nationales et les droits fondamentaux des personnes concernées. La France, de son côté, pourrait être appelée à distinguer clairement la lutte contre les réseaux de passeurs d’une politique de pression sur les pays africains.
L’aide au développement comme moyen de pression
C’est justement ce point qui inquiète certaines organisations de la société civile.
Matthieu Paris, du CCFD-Terre Solidaire, estime que l’aide au développement doit demeurer un instrument de coopération et non devenir un moyen de pression sur les pays bénéficiaires.
Le gouvernement français affirme néanmoins que l’aide humanitaire ne sera pas concernée par ce mécanisme et que celui-ci portera principalement sur l’aide au développement.
Le débat dépasse donc largement Mayotte.
Il pose une question plus fondamentale sur les relations entre la France et l’Afrique : l’aide au développement doit-elle être accordée en fonction des besoins des populations ou devenir progressivement un levier permettant aux puissances européennes d’obtenir la coopération des États africains sur les migrations ?
Kinshasa devra choisir sa ligne
Pour la RDC, l’enjeu sera de trouver un équilibre.
Le pays peut difficilement ignorer ses obligations internationales en matière de coopération migratoire. Mais il lui faudra également éviter que la question des Congolais présents à Mayotte ne devienne un instrument de pression diplomatique.
Le précédent américain rend la situation encore plus délicate. En acceptant de participer à des mécanismes d’accueil ou de transfert de migrants avec Washington, Kinshasa a contribué à installer une nouvelle réalité diplomatique : les États africains deviennent progressivement des partenaires de la politique d’expulsion des grandes puissances occidentales.
La proposition française arrive donc dans un contexte déjà préparé.
Et pour la RDC comme pour le Rwanda, la véritable question n’est peut-être plus de savoir s’il faut coopérer, mais plutôt à quelles conditions coopérer, jusqu’où aller et quelles contreparties obtenir.
Car dans la diplomatie migratoire qui se dessine entre l’Afrique, l’Europe et les États-Unis, dire simplement « non » devient de plus en plus difficile. La véritable bataille se jouera désormais autour des conditions de ce « oui ».
Aimé Binda