Le vendredi 10 juillet 2026, lors de la traditionnelle réunion du Conseil des ministres, le Président de la République, Félix Antoine Tshisekedi, a tapé du poing sur la table. Sa cible : la présence illégale et persistante d’éléments des Forces Armées de la RDC (FARDC) et de la Police Nationale Congolaise (PNC) dans les sites miniers du pays. Si l’injonction présidentielle exigeant leur retrait immédiat a de quoi séduire sur le papier, elle résonne avec une ironie mordante pour quiconque suit de près les réalités du secteur extractif congolais.
Un paradoxe troublant : comment concilier ce discours de bonne gouvernance avec la mainmise documentée de cercles proches de la famille présidentielle sur certaines concessions, notamment celles appartenant à Eurasian Resources Group (ERG) ?
La posture officielle : Un coup de balai pour les « standards internationaux »
Le compte-rendu du Conseil des ministres, porté par le porte-parole du Gouvernement Patrick Muyaya, se veut ferme et sans équivoque. Le Chef de l’État a rappelé l’interdiction stricte de toute occupation armée des sites miniers, en dehors des missions légalement autorisées.
L’argumentaire de l’Exécutif repose sur la protection de l’image de marque du pays et la sécurisation des investissements :
« *Une telle situation entretient des perceptions négatives sur la gouvernance de nos ressources naturelles, fragilise les mécanismes de contrôle, favorise les circuits illicites et compromet les efforts déployés par le Gouvernement en faveur d’une exploitation responsable, transparente et conforme aux standards internationaux.* » — **Patrick Muyaya**
Cette déclaration vient faire écho aux cris d’alarme lancés depuis des années par la société civile et les organisations syndicales, qui dénoncent la militarisation des carrés miniers. Une militarisation qui se traduit souvent par des violations des droits humains, de la contrebande et un climat de terreur pour les creuseurs artisanaux.
Le croisement : L’ombre du dossier ERG
C’est ici que l’injonction présidentielle se heurte au mur de la réalité politique. Dans nos précédentes enquêtes, nous avons documenté comment la concession minière appartenant à l’opérateur ERG a fait l’objet de manœuvres d’accaparement impliquant directement des membres influents de la famille présidentielle.
Dans ces dossiers sensibles, l’influence politique s’accompagne presque toujours d’un rapport de force sur le terrain, où l’appareil sécuritaire de l’État (armée, police, ou services de renseignement) est parfois instrumentalisé pour protéger les intérêts privés des intouchables de la République, au détriment des opérateurs légaux.
Dès lors, une question légitime s’impose : **les militaires dont le Président exige le retrait aujourd’hui sont-ils ceux qui protègent les intérêts des « anonymes », ou cette mesure s’appliquera-t-elle également aux forces de l’ordre postées pour sécuriser les affaires des proches du pouvoir ?**
Ironie de l’histoire ou appel sincère ?
Analyser la décision de Félix Tshisekedi nécessite de nuancer deux hypothèses :
1. **La thèse du cynisme politique (L’ironie) :**
Pour les observateurs les plus critiques, cette annonce serait une simple opération de relations publiques. Face aux pressions des bailleurs de fonds internationaux (FMI, Banque Mondiale) et aux exigences de transparence des marchés mondiaux des minerais critiques, Kinshasa se doit de montrer patte blanche. Condamner la présence militaire permet de rassurer les investisseurs étrangers sur le papier, tout en maintenant, dans les faits, un système de prédation « encadré » où seuls les acteurs non alignés sur le pouvoir seraient réellement expulsés des mines.
2. **La thèse du sursaut de gouvernance (La sincérité) :**
Il est également possible que la situation ait atteint un point de non-retour. La militarisation anarchique des mines par des officiers véreux crée un manque à gagner colossal pour le Trésor public. Le Président Tshisekedi pourrait être dans une démarche sincère de reprise en main de l’autorité de l’État, réalisant que le « Far West » minier, même lorsqu’il profite à certains de ses proches, menace la stabilité économique et sécuritaire de l’ensemble du pays.
Le test du terrain
L’histoire politique de la RDC est pavée de bonnes intentions proclamées en Conseil des ministres. L’appel de Félix Tshisekedi a le mérite d’exister et de cibler un mal profond qui gangrène le secteur « Commerce et Industrie » de la RDC.
Cependant, la sincérité de cette démarche ne se mesurera ni à la beauté des discours de Patrick Muyaya, ni aux circulaires ministérielles. Elle se mesurera à l’aune de son application stricte et impartiale. Tant que la lumière ne sera pas faite sur la spoliation des concessions comme celle d’ERG, et tant que les proches du pouvoir bénéficieront d’immunités de fait dans le secteur extractif, cette décision risquera d’être perçue, à juste titre, comme l’ironie d’un système qui dénonce le jour ce qu’il tolère la nuit.
Coco Kabwika