Le crash aérien survenu à Kenge remet brutalement sous les projecteurs le statut de l’ancien aérodrome de la ville. Selon la Régie des Voies Aériennes (RVA), le site n’est plus une infrastructure aéronautique opérationnelle depuis plusieurs années. Mais derrière cette fermeture se trouve une question foncière et administrative qui mérite aujourd’hui d’être examinée : comment et pourquoi une ancienne emprise aéroportuaire publique a-t-elle été désaffectée puis progressivement urbanisée ?
Dans un communiqué daté du 2 octobre 2026, la RVA rappelle que l’ancien aérodrome de Kenge avait fait l’objet d’une désaffectation officielle par arrêté provincial n°11 bis/CAB/PROGOU/KGO/KMK/2019 du 28 février 2019. Cet acte a fait passer le terrain du domaine public au domaine privé de l’État.
À l’époque, la province du Kwango était dirigée par Kanys Makofi Kabamba, dont les initiales figurent d’ailleurs dans la référence de l’arrêté provincial.
Hortensia Madunga au cœur de la procédure foncière
Un autre document cité par la RVA permet de remonter quelques mois plus tôt. Le 8 décembre 2018, un arrêté provincial portant création d’une concession à usage public à Kingoma, dans la ville de Kenge, avait été pris sur proposition du ministre provincial chargé des Affaires foncières.
À cette période, ce portefeuille était détenu par Hortensia Madunga, qui faisait partie du gouvernement provincial dirigé par Kanys Makofi Kabamba.
Il convient toutefois de faire une distinction importante : la désaffectation proprement dite du terrain de l’ancien aérodrome en février 2019 relève de l’arrêté du gouverneur. La ministre provinciale des Affaires foncières intervient, quant à elle, dans la procédure foncière antérieure mentionnée par la RVA.
Cette précision est essentielle pour éviter d’attribuer à une seule personne une décision qui relève formellement de plusieurs niveaux administratifs.
Après la désaffectation, l’urbanisation de l’ancien aérodrome
C’est précisément la suite des événements qui soulève des questions.
Selon la RVA, après la désaffectation, des immeubles et autres constructions ont commencé à s’implanter sur l’ancienne emprise aéroportuaire. L’urbanisation progressive du site aurait été telle qu’une partie importante de l’ancienne infrastructure aéronautique a physiquement disparu, rendant notamment la piste impraticable.
Autrement dit, le passage du domaine public au domaine privé de l’État n’est pas resté une simple opération administrative. Il a été suivi d’une transformation physique du site.
La question qui se pose aujourd’hui est donc simple : qui a bénéficié de cette transformation foncière et selon quelles procédures ?
La réponse nécessite de consulter les documents cadastraux, les titres et concessions attribués sur l’ancienne emprise aéroportuaire ainsi que les actes ayant permis l’occupation et la construction sur le site.
Une pratique qui renvoie aux controverses de l’époque Kabila
Le dossier de Kenge rappelle une problématique plus large qui avait déjà suscité de nombreuses controverses sous l’ancien régime de Joseph Kabila : celle de la gestion et de la privatisation de fait de certains biens appartenant au patrimoine de l’État.
Il existe des cas documentés de biens publics ayant été transférés, désaffectés ou attribués dans des conditions qui avaient suscité des interrogations sur les bénéficiaires et les procédures utilisées.
En 2016, Luzolo Bambi, alors conseiller spécial de Joseph Kabila en matière de bonne gouvernance et de lutte contre la corruption, avait lui-même dénoncé devant l’Assemblée nationale la spoliation du patrimoine de l’État et appelé à lutter contre ce phénomène.
Le débat ne portait donc pas uniquement sur les terrains ordinaires, mais également sur des biens qui, par leur nature ou leur affectation, relevaient du patrimoine public.
Désaffecter n’est pas nécessairement spolier
Il faut cependant éviter un raccourci.
La désaffectation d’un bien public n’est pas, en elle-même, synonyme de spoliation. Le droit permet à l’État de modifier l’affectation de certains biens lorsqu’une infrastructure n’est plus nécessaire à l’usage auquel elle était destinée, dans le respect des procédures légales.
Le véritable problème apparaît lorsque le changement de statut est suivi d’une attribution irrégulière à des intérêts privés, d’une absence de transparence ou d’un détournement de la vocation du patrimoine public.
Dans le cas de Kenge, la question mérite donc d’être posée sans préjuger de la culpabilité de qui que ce soit : qu’est devenu le terrain après sa désaffectation ?
De l’aéroport aux parcelles : les documents que l’État devrait rendre publics
Aujourd’hui, plusieurs questions restent ouvertes.
Pourquoi l’ancien aérodrome a-t-il été désaffecté en 2019 ? Quels rapports techniques avaient précédé cette décision ? Quelle était la justification précise du changement de statut du terrain ? Qui a demandé ou proposé les différentes opérations foncières ? Combien de parcelles ont ensuite été créées sur l’ancienne emprise ? Et surtout, à qui ont-elles été attribuées ?
Ces questions prennent une dimension particulière à la lumière de la position actuelle de la RVA, qui affirme que l’ancien site n’est plus une piste aéronautique opérationnelle et qu’il avait été officiellement retiré des informations aéronautiques de la RDC.
L’accident de Kenge ne doit donc pas seulement conduire à rechercher les causes techniques et humaines du crash. Il peut également être l’occasion de revisiter l’histoire administrative et foncière de l’ancien aérodrome.
Kenge, révélateur d’un problème plus large ?
Le cas de Kenge pose finalement une question qui dépasse les frontières du Kwango : que deviennent les anciennes infrastructures publiques lorsqu’elles cessent d’être utilisées ?
Routes, aérodromes, camps, marchés, bâtiments administratifs, terrains appartenant à l’État : leur désaffectation peut être légitime lorsqu’elle répond à l’intérêt général. Mais lorsque ces espaces deviennent progressivement des propriétés privées sans que les citoyens puissent clairement identifier la procédure, les bénéficiaires et la justification de l’opération, la suspicion de spoliation devient inévitable et appelle des vérifications.
Pour Kenge, le prochain travail d’enquête devrait donc porter sur les titres fonciers délivrés après le 28 février 2019.
Car au-delà de l’arrêté qui a transformé le statut de l’ancien aérodrome, la véritable question demeure : qui sont les propriétaires actuels des terrains qui constituaient autrefois l’emprise publique de l’aéroport de Kenge ?
C’est la réponse à cette question qui permettra de déterminer s’il s’agit simplement d’une opération administrative de désaffectation ou si le dossier révèle une nouvelle illustration des controverses ayant entouré la gestion du patrimoine foncier de l’État en RDC.
Rédaction