Un Dialogue national trouve sa force dans la capacité d’un peuple à s’y reconnaître. Les discours qui l’annoncent, les institutions qui le préparent et les personnalités qui y participent comptent. Mais sa légitimité se construit aussi dans les quartiers, les villages, les universités, les marchés et les lieux où les citoyens discutent de leur avenir. Pour la République démocratique du Congo, l’enjeu du Dialogue initié par le Chef de l’Etat dépasse donc l’organisation d’une rencontre politique. Il consiste à faire entrer la population dans un processus dont elle doit comprendre les objectifs, discuter les modalités et pouvoir apprécier les résultats.
C’est ici que la socialisation du Dialogue devient essentielle. Le terme peut paraître technique, mais il désigne une exigence simple : rendre le Dialogue accessible, compréhensible et ouvert à la contribution des citoyens. Socialiser cette initiative, c’est permettre à chacun de savoir pourquoi elle est proposée, comment elle se déroulera, qui pourra y participer et de quelle manière les préoccupations populaires seront prises en compte. C’est aussi reconnaître que la population possède une connaissance du pays que les institutions doivent écouter.
Par son allocution du 27 août 2026, le Chef de l’Etat a donné le ton : Socialiser le Dialogue !
L’appropriation citoyenne de cette thèse commence par une pédagogie publique. Les organisateurs devraient présenter, dans un langage accessible, les objectifs du Dialogue, son calendrier, les règles de représentation et les moyens de transmettre une contribution. Une information fragmentaire laisse prospérer les interprétations contradictoires. Une information précise permet aux citoyens de formuler leurs propres jugements. Elle donne également aux participants une obligation : répondre aux questions qui préoccupent le pays.
Cette pédagogie doit faire une place au désaccord. Certains citoyens accueilleront favorablement l’initiative ; d’autres demanderont des garanties ; d’autres encore contesteront son cadre. Ces positions doivent pouvoir être exprimées et examinées. La confiance se construit lorsque les interrogations reçoivent des réponses argumentées. Chercher une adhésion immédiate et uniforme fragiliserait le Dialogue, car une approbation obtenue sans discussion renseigne peu sur les attentes réelles de la société.
Sur le plan territorial !
Une consultation provinciale ne devrait pas se limiter au chef-lieu ni réunir uniquement les personnalités déjà présentes dans les circuits institutionnels. Elle devrait recueillir la parole des territoires, des communes et des milieux ruraux, selon des modalités adaptées aux moyens disponibles. Les préoccupations d’un agriculteur, d’une commerçante, d’un enseignant ou d’un étudiant peuvent révéler des obstacles que les discussions politiques générales laissent dans l’ombre. Les connaître aide à donner un contenu concret aux notions de paix et de cohésion.
Pour que cette participation ait un sens, chaque consultation devrait produire une synthèse accessible. Celle-ci devrait distinguer les préoccupations communes, les propositions et les désaccords. Les personnes consultées devraient pouvoir vérifier que leur parole a été fidèlement rapportée. Sans cette possibilité, la participation risque de se réduire à une collecte de témoignages dont les citoyens ignorent ensuite l’usage.
La question linguistique mérite également une attention particulière. Une démarche nationale doit permettre aux citoyens de comprendre et de s’exprimer dans les langues qu’ils maîtrisent. Le français peut servir à la coordination institutionnelle, tandis que le lingala, le swahili, le kikongo, le tshiluba et les langues locales facilitent les échanges au plus près des communautés. Traduire les objectifs et les conclusions du dialogue constitue ainsi un travail démocratique : cela élargit l’accès à la discussion et réduit la dépendance envers des intermédiaires.
Les moyens de communication doivent suivre cette même logique d’accessibilité. Les radios communautaires, les émissions interactives, les réunions de proximité et les supports écrits simplifiés peuvent se compléter. Les plateformes numériques peuvent accueillir des contributions de la jeunesse et de la diaspora.
Les médias ont, dans ce cadre, une responsabilité décisive. Ils devraient expliquer les étapes du processus, confronter les propositions et demander des comptes aux organisateurs. Des journalistes capables de poser des questions précises contribuent à la qualité du dialogue. Leur indépendance permet aussi aux citoyens de comparer les engagements annoncés avec les décisions effectivement prises. La socialisation du dialogue gagnera en crédibilité si elle s’appuie sur une information pluraliste et vérifiable.
Une attention particulière doit être accordée aux populations touchées par les violences. Pour une famille déplacée, la paix se mesure notamment à la sécurité du retour, à la possibilité de retrouver une activité et à l’accès aux services essentiels. Les consultations devraient permettre à ces personnes d’exprimer leurs besoins sans les exposer davantage. La confidentialité, le choix du lieu et les conditions de prise de parole doivent être adaptés à leur situation.
La représentation des femmes et des jeunes appelle la même exigence de participation effective. Leur présence doit leur donner la possibilité de proposer des sujets, de discuter les priorités et de contribuer aux décisions.
La société civile, les confessions religieuses, les organisations professionnelles et les autorités coutumières peuvent faciliter cette appropriation. Leur connaissance des communautés peut aider à organiser les échanges, à faire circuler l’information et à identifier les préoccupations. Leur contribution sera d’autant plus utile qu’elles conserveront la liberté de questionner le processus. Elles doivent pouvoir transmettre les réserves qu’elles rencontrent, et pas seulement les marques de soutien.
La crédibilité du dialogue repose aussi sur les conditions dans lesquelles chacun peut s’exprimer. La liberté de critiquer, la protection des participants et un traitement équitable des différentes sensibilités constituent des garanties pratiques.
La socialisation doit donc se poursuivre après les assises. Les conclusions devraient être présentées dans les provinces et expliquées dans les langues utilisées pendant les consultations. Les organisateurs devraient rendre compte des propositions retenues, de celles qui ont été écartées et des raisons de ces choix. Des bilans réguliers permettraient ensuite de suivre les réalisations, de signaler les retards et de demander les corrections nécessaires.
Ce retour vers la population est fondamental. Lorsqu’un citoyen consacre du temps à une consultation, il est en droit de savoir ce que sa contribution est devenue. La restitution reconnaît cet effort. Elle entretient aussi une relation entre les institutions et les communautés au-delà d’un événement ponctuel.
Socialiser le Dialogue national, c’est donner à la parole populaire un chemin jusqu’à la décision et à la décision un chemin de retour vers la population. Si cette circulation est assurée, l’initiative pourra devenir une œuvre collective.
Socialiser le Dialogue : un engagement partagé !
L’expérience internationale éclaire cette thèse. La Tunisie en montre l’importance ; l’Afrique du Sud rappelle que la confiance se construit au milieu des désaccords ; les assemblées citoyennes irlandaises illustrent l’utilité d’une participation organisée et d’une réponse publique aux recommandations. Ces expériences répondent à des contextes différents de celui de la RDC. Elles offrent néanmoins des repères pour penser une méthode congolaise.
La première exigence est celle de la confiance. Dans son adresse du 27 août 2026, le Chef de l’Etat a déclaré : « Je veillerai à ce qu’il ne soit confisqué par aucun camp ni détourné de sa finalité ».
L’exemple tunisien permet de comprendre le rôle que peuvent jouer les organisations sociales dans cette construction de la confiance. Formé en 2013, le Quartet du dialogue national réunissait une organisation syndicale, une organisation patronale, la Ligue tunisienne des droits de l’homme et l’Ordre des avocats. Il a reçu le prix Nobel de la paix en 2015 pour sa contribution au développement d’une démocratie pluraliste. Ces organisations ont pu créer un espace de médiation entre des forces politiques opposées.
Il faut toutefois limiter la comparaison. Le dialogue tunisien répondait à une crise de transition politique propre à ce pays. La RDC doit composer avec une crise sécuritaire, une grande diversité territoriale et des désaccords sur le cadre même du dialogue. Il serait donc imprudent de reproduire mécaniquement le Quartet. Son expérience invite surtout à construire une médiation dont la crédibilité repose sur un ancrage social réel et sur la reconnaissance de plusieurs sensibilités.
La deuxième exigence consiste à donner une place véritable au désaccord. Un dialogue réunit des acteurs dont les analyses et les intérêts divergent. Son utilité réside précisément dans la possibilité de travailler ces divergences. Demander une adhésion préalable à toutes les orientations viderait les échanges d’une partie de leur sens. Les réserves doivent pouvoir être formulées, argumentées et discutées dans des conditions équitables.
L’Afrique du Sud offre ici une référence majeure. Les négociations de la Codesa, engagées en décembre 1991 pour préparer la sortie de l’apartheid, ont connu des blocages, notamment en 1992. La poursuite des discussions dans un autre cadre a contribué à ouvrir la voie aux élections démocratiques de 1994. Ce parcours rappelle que les difficultés d’une négociation peuvent appeler une adaptation de la méthode et un renouvellement des garanties.
Cette référence ne tranche pas, à elle seule, la question de la participation des groupes armés au Dialogue national. Les responsabilités judiciaires, les conditions de sécurité et l’articulation avec les négociations de paix exigent un traitement spécifique comme l’a d’ailleurs soutenu le Premier citoyen de la République. Nous sommes d’accord avec l’option prise par le Chef de l’Etat quant à ce.
L’autre exigence concerne la qualité de la participation. Inviter des citoyens à une réunion ne suffit pas à leur permettre de délibérer. Ils ont besoin d’informations compréhensibles, de temps pour examiner les propositions et de conditions dans lesquelles ils peuvent s’exprimer. La représentation des femmes, des jeunes, des personnes vivant avec un handicap et des populations affectées par les violences doit ainsi être accompagnée de mesures pratiques.
Les assemblées citoyennes irlandaises apportent un éclairage utile. Elles réunissent des citoyens sélectionnés de manière à refléter largement la diversité de la société. Les participants examinent des informations, entendent plusieurs points de vue et élaborent des recommandations. Leur fonctionnement associe donc la représentation à un travail d’apprentissage et de discussion.
Enfin, le dialogue doit organiser sa propre redevabilité. L’expérience irlandaise prévoit que le gouvernement et le Parlement examinent les recommandations des assemblées et leur apportent une réponse publique, même lorsqu’ils ne sont pas tenus de les accepter. Cette pratique permet aux citoyens de connaître les suites données au travail accompli.
Pour la RDC, cela signifie que chaque priorité retenue devrait être associée à une institution responsable, à une échéance et à des résultats vérifiables. Les propositions écartées devraient recevoir une explication. Des restitutions provinciales et des bilans périodiques permettraient ensuite de suivre les engagements. Le dialogue créerait ainsi un lien durable entre la consultation, la décision et son évaluation.
La Tunisie rappelle la valeur des médiations sociales ; l’Afrique du Sud, la nécessité de persévérer dans les échanges ; l’Irlande, l’importance d’une participation structurée et d’une réponse aux citoyens. À partir de ces repères, la RDC doit élaborer sa propre démarche, attentive à son histoire, à ses institutions et aux souffrances de sa population.
L’UDPS et ses présidents fédéraux : des relais de vulgarisation et d’écoute !
La socialisation du dialogue national prend également forme à travers l’engagement des partis politiques. L’Union pour la démocratie et le progrès social, Udps/Tshisekedi en sigle, a ainsi activé ses structures fédérales pour accompagner l’initiative présidentielle.
Cette activation des présidents fédéraux, à travers la Circulaire du Président ad intérim, Honorable Augustin Kabuya Tshilumba, contribue à rapprocher le Dialogue des citoyens. Les réunions organisées dans les sections et les cellules offrent des occasions d’expliquer une démarche institutionnelle dans un langage accessible, de répondre aux interrogations et de recueillir des attentes concrètes. Pour élargir cette contribution à la population, les fédérations pourraient favoriser des échanges de proximité avec les associations locales, les organisations professionnelles et les citoyens intéressés, dans le respect de la liberté de participation.
Bio express
Elvis Mayo Bieme, Avocat, Directeur de cabinet du Président ai de l’Udps/Tshisekedi, il est également Administrateur au sein de Cobil sa
Diplômé de Sciences Po Paris, Université de Liège et Université de Kinshasa