La statuette Magique de Ne Kuko : Volée à Boma, et toujours en attente de restitution

Au cœur des collections de l’Africa Museum en Belgique se trouve une œuvre qui n’est pas seulement un objet d’art, mais le pivot d’une communauté dépossédée. La statuette de Ne Kuko, volée en 1878 en République démocratique du Congo, incarne aujourd’hui les défis complexes et les espoirs déçus de la restitution du patrimoine africain.

Il y a près de 150 ans, à Boma, le chef coutumier Ne Kuko rendait la justice à l’aide d’un puissant objet de pouvoir, un Nkisi. Cette statuette n’était pas une simple sculpture ; elle était l’instrument de l’autorité, le garant de l’ordre social et spirituel de sa communauté.

Haute de 1,20 mètre et sculptée dans le bois, la statuette Ne kuko ne ressemble à aucune œuvre d’art classique. « Son corps est rempli de clous et de tissus rouge et bleu », décrit Maarten Couttenier, historien à l’Africa Museum. Chaque clou témoigne d’un rituel. L’objet sacré, appelé Nkisi, servait au chef Ne Kuko pour rendre la justice. « S’il y avait un vol, il plantait un clou et il disait, le voleur sera puni », explique l’historien. Les habitants de Boma redoutaient ses pouvoirs magiques : elle pouvait « accepter des demandes et condamner des ennemis à la mort ».

En 1878, Alexandre Delcommune, marchand belge devenu militaire au service de Léopold II, attaque les chefs de Boma lors d’une expédition punitive. « Huit d’entre eux sont attaqués pendant la nuit », raconte Maarten Couttenier. En s’emparant de la statue, l’objectif était clair : « briser l’autorité des chefs coutumiers. Enlever leur pouvoir et leur culture ».

De fait, le vol de cet objet spirituel a déstructuré toute la communauté. Selon le documentaire The Story of Nekoko (L’histoire de Ne Kuko) du réalisateur Festus Stoll, cette spoliation a entraîné « une perte d’identité pour le chef Ne Kuko et aussi perturbé toute une communauté locale ».

Un droit reconnu, une justice en suspens

Les tentatives pour faire revenir la statuette ne datent pas d’hier. Dès 1878, le chef Ne Kuko lui-même a réclamé son bien. Ses descendants ont ensuite pris le relais, adressant des demandes répétées qui sont longtemps restées lettre morte.

L’espoir renaît en 2021, lorsque la Belgique se dote d’une loi historique reconnaissant le caractère inaliénable des biens acquis de manière illégitime durant la période coloniale et actant le principe de leur restitution. Une avancée majeure qui semblait ouvrir la voie au retour de Ne Kuko. Pourtant, plusieurs années plus tard, la statuette n’a toujours pas quitté sa vitrine. Le processus est embourbé dans un labyrinthe administratif, suspendu à la signature d’un traité bilatéral entre la Belgique et la République démocratique du Congo, qui tarde à se concrétiser.

Le Dilemme du retour : réactiver ou exposer ?

 

Au-delà de l’obstacle diplomatique, une question cruciale divise les parties congolaises elles-mêmes : que faire de la statuette une fois restituée ? Pour le descendant direct du chef, l’enjeu est avant tout spirituel. Il souhaite récupérer l’objet pour le « réactiver », lui rendre sa fonction sacrée et son pouvoir au sein de la communauté.

D’autres voix, cependant, plaident pour une destinée muséale. Elles imaginent la statuette comme une pièce maîtresse d’un futur musée à Boma, ou exposée au Musée National de Kinshasa, afin de la rendre accessible à l’ensemble du peuple congolais comme un témoignage de son histoire et de sa résilience.

Ce débat interne illustre toute la complexité de la restitution. Il ne s’agit pas d’un simple transfert logistique d’un objet d’un point A à un point B, mais d’une démarche qui touche à l’identité, à la mémoire et à la spiritualité.

La statuette de Ne Kuko est ainsi devenue un cas d’école, le symbole puissant des promesses et des paradoxes de la justice post-coloniale. Son long voyage, toujours inachevé, nous rappelle que la réparation des torts de l’Histoire est un chemin semé d’embûches, où la volonté politique doit encore se traduire en actes concrets pour que les symboles puissent enfin rentrer chez eux.

Avec RTBF

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